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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.
  • En savoir plus : http://www.unige.ch/fapse/psychoclinique/upnc/

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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 22:34

De nombreuses données indiquent que l’engagement dans des activités cognitivement (intellectuellement) stimulantes est associé à un déclin cognitif moins important et à un moindre risque de vieillissement cérébral/cognitif problématique ou de « démence » (voir nos chroniques « Les liens entre la fréquence des activités cognitives et la survenue ou l’évolution d’un vieillissement cérébral/cognitif problématique » ; « Des activités de loisirs stimulantes sur le plan cognitif, une vie sociale active et des activités physiques ont un effet protecteur sur le fonctionnement cognitif évalué 20 ans plus tard » ; « Maintenir des activités cognitives stimulantes chez les personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique »).

Il a également été montré que l’engagement à l’âge adulte dans des activités culturelles/intellectuelles stimulantes pouvait compenser le risque de moins bon fonctionnement cognitif chez les personnes avec un niveau de scolarité plus bas (voir la chronique « L’engagement dans des activités culturelles/intellectuelles à l’âge adulte est à même de compenser les effets négatifs d’un faible niveau de scolarité sur le fonctionnement cognitif des personnes âgées »).

Plus récemment. Small, Dixon, McArdle et Grimm (2011) ont exploré la dynamique temporelle des relations entre l’engagement dans des activités stimulantes (évalué par le « Activities Life Questionnaire ») et les changements dans le fonctionnement cognitif des personnes âgées (évalués via des mesures de vitesse verbale, de mémoire sémantique et de mémoire épisodique). Pour ce faire, ils ont analysé les données de 952 personnes ayant un âge moyen de 68 ans et ayant effectué en moyenne 14 ans d’années d’études. Ces personnes ont été suivies pendant 12 ans (avec 5 vagues d’évaluation) dans le cadre de la « Victoria Longitudinal Study ». Lors de la ligne de base, ces personnes n’avaient pas de « démence », ni de problème psychopathologique, ni d’antécédents de maladie cardio-vasculaire ou cérébro-vasculaire importante. Les résultats ont globalement confirmé que l’engagement des personnes dans des activités stimulantes était associé à moins de déclin cognitif dans les trois domaines cognitifs explorés. Par ailleurs, il est apparu qu’un fonctionnement cognitif plus faible était relié une diminution subséquente d’engagement dans des activités stimulantes.    

Des activités fréquentes ou des activités variées ? 

On peut néanmoins s’interroger sur la manière de mesurer l’engagement dans des activités stimulantes. La majorité des études ont évalué la fréquence ou la durée avec laquelle les personnes participaient à ces activités. Or, comme l’indiquent Carlson et al. (2011), la participation à des activités est limitée par le temps à disposition, si bien que la participation fréquente à une activité limite nécessairement le temps qui peut être dévolu à d’autres activités. Ainsi, par exemple, une personne peut lire quotidiennement, alors qu’une autre peut alterner, lors des différents jours de la semaine, lecture et jeu de cartes. Dans ce contexte, Carlson et al. ont émis l’hypothèse selon laquelle les personnes qui s’engagent dans une variété d’activités stimulantes pourraient tirer davantage de bénéfices au plan cognitif, car elles seraient exposées à un environnement plus riche et plus complexe et elles mettraient en œuvre de nombreuses habiletés, y compris les capacités d’organisation permettant de planifier un programmes d’activités et de passer de façon flexible d’une activité à l’autre.

Carlson et al (2011) ont ainsi mené une étude visant à examiner, auprès d’un échantillon de femmes âgées issues de la population générale (et participant à la « Women’s Health and Aging Study »), dans quelle mesure l’engagement dans des activités variées pouvait être plus bénéfique au plan cognitif que la participation fréquente à un ensemble limité d’activités. Plus spécifiquement, les auteurs ont suivi, durant une période moyenne de 9.5 ans, 379 femmes ayant un âge moyen de 74 ans, ayant un niveau élevé de scolarité (M = 12.7, ET = 3.2) et ne présentant pas de « démence » et, plus largement, de troubles cognitifs lors de la ligne de base (l’évaluation initiale). Le suivi a consisté en 5 visites espacées de 18 mois, à l’exception d’un intervalle de 3 ans entre la visite 3 et 4.

Les participantes ont été soumises au « Lifestyle Activity Questionnaire » (LAQ), lors de la deuxième visite pour la plupart des personnes et lors de la troisième visite pour un petit nombre d’entre-elles. Elles devaient évaluer sur une échelle à 6 niveaux (0 = « jamais ou moins d’une fois par mois » ; 5 = chaque jour ») la fréquence à laquelle, durant l’année précédente, elles avaient participé à chacune de 23 activités. L’échelle en 6 niveaux a ensuite été transformée en une échelle sur 30 jours : 0 = pas du tout ; 1 = une fois par mois ; 2.5 = 2 à 3 fois par mois ; 4 = une fois par semaine ; 10 = 2 à 3 fois par semaine ; 30 = chaque jour. Les 23 activités ont également été ordonnées (par un panel de psychologues cognitivistes) selon leur caractère plus ou moins stimulant ou exigeant : 3 activités n’ayant pas mené à un accord inter-juges suffisant ont été retirées. Une mesure globale d’activités stimulantes/exigeantes a été établie en multipliant le niveau médian d’exigence d’une activité donnée par la fréquence mensuelle rapportée pour cette activité, puis en sommant les mesures obtenues pour toutes les 20 activités. Les 20 activités ont également été scindées en trois sous-groupes sur base de l’ordonnancement effectué par les experts : activités hautement stimulantes / exigeantes (suivre des cours, faire des mots croisés, dessiner, jouer de la musique, etc.), activités modérément stimulantes / exigeantes (jouer aux cartes ou à des jeux de société, discuter de politique, faire du volontariat, cuisiner, coudre, etc.) et activités faiblement stimulantes / exigeantes (regarder la télévision, jardiner, assister à des services religieux, assister à des concerts, écouter de la musique, etc.). Les scores de fréquence pour chaque niveau d’intensité ont été standardisés afin de faciliter la comparaison entre les niveaux de stimulation / exigence. En outre, le nombre total d’activités réalisées une fois par mois ou plus a été pris comme une mesure de variété, avec une étendue allant de 0 à 20 (avec également une prise en compte du caractère plus ou moins exigeant / stimulant).

L’évaluation du fonctionnement cognitif a comporté une évaluation cognitive globale (MMSE), ainsi que des tests cognitifs plus spécifiques évaluant la vitesse psychomotrice et d’exploration visuelle (Trail Making Test, partie A), le fonctionnement exécutif dans ses aspects de flexibilité et de planification (Trail Making Test, partie B) et la mémoire épisodique verbale (Hopkins Verbal Learning Test – Revised : apprentissage en 3 essais et rappel immédiat de 12 mots, rappel différé après 15 minutes ; ont été pris en compte le nombre total de mots rappelés aux trois essais et le nombre de mots en rappel différé). La présence d’un trouble cognitif a été établie, à partir des données normatives existantes, sur base d’un score égal ou inférieur au centile 5.

Les analyses ont été effectuées en contrôlant l’influence de l’âge, du genre, de l’appartenance ethnique et du nombre de maladies chroniques lors de la ligne de base (parmi 14 maladies : hypertension, infarctus du myocarde, insuffisance cardiaque congestive, maladie cardiaque, angine de poitrine, accident vasculaire cérébral, diabète, arthrite, cancer, maladie pulmonaire, fracture de hanche, maladie de Parkinson, problèmes de vision et d’audition). Notons que, globalement, les participantes avaient en majorité une santé physique relativement bonne, comme l’indique le nombre moyen de maladies chroniques (M = 2.8, ET = 1.4). Il faut enfin relever que, pour chaque tâche cognitive, les personnes ayant un trouble cognitif (tel que défini précédemment) lors de la ligne de base ont été retirées de l’analyse.

En ce qui concerne la fréquence de participation aux activités, les résultats montrent que la fréquence totale de participation à des activités et la fréquence de participation à des activités hautement exigeantes/stimulantes  prédisent le risque de trouble cogntif uniquement au MMSE. Ainsi, chaque jour supplémentaire de participation mensuelle à des activités exigeantes est associé à une réduction de 6% du risque de trouble cognitif au MMSE. Cependant, après contrôle de l’âge, du genre, de l’appartenance ethnique et du nombre de maladies chroniques, ces effets ne sont plus significatifs.

Par ailleurs, la variété totale des activités et la variété des activités hautement exigeantes / stimulantes sont associées à un risque moindre de trouble cognitif en rappel immédiat, en rappel différé et au MMSE, et ces effets se maintiennent après contrôle de l’âge, du genre, de l’appartenance ethnique et du nombre de maladies chroniques. Plus concrètement, chaque activité supplémentaire pratiquée par mois est associée à une réduction de 9% de troubles en rappel immédiat, de 8% en rappel différé et de 11% au MMSE. Enfin, dans le but d’examiner plus rigoureusement l’utilité prédictive indépendante de la variété totale des activités, une analyse de régression multi-variée a été effectuée, en prenant comme covariables la fréquence totale de participation aux activités ainsi que les autres covariables (âge, genre, appartenance ethnique et nombre de maladies chroniques). Cette analyse montre que la variété totale des activités demeure un facteur protecteur significatif pour le risque de trouble en rappel différé et au MMSE et, de façon marginale, en rappel immédiat.

En conclusion, cette étude indique que la variété des activités auxquelles les personnes âgées participent est plus importante pour l’évolution du fonctionnement cognitif que la fréquence de participation ou le niveau d’exigence des activités..

Cette étude comporte néanmoins certaines limites, et en particulier l’exploration d’un échantillon composé uniquement de femmes : les auteurs indiquent qu’une étude est actuellement menée auprès de femmes et d’hommes en utilisant un questionnaire d’activités moins spécifiquement associé au genre. Une autre limite de cette recherche observationnelle tient à l’existence possible d’une causalité inverse. Il se pourrait en effet que les personnes qui sont incapables de réaliser une activité du fait de limitations cognitives, physiques, médicales ou psychosociales n’aient pas eu le même accès à une variété d’activités que des personnes disposant d’un meilleur fonctionnement ou environnement. Il faut cependant noter que les auteurs ont exploré des personnes ayant un fonctionnement cognitif et physique assez élevé, qu’ils ont retiré des analyses les personnes présentant des troubles cognitifs lors de la ligne de base et qu’ils ont contrôlé l’influence possible de facteurs en lien avec la santé. Une autre limite tient à l’absence de données sur la fidélité du questionnaire d’activités (LAQ). Les auteurs indiquent cependant que des données obtenues sur un intervalle de 18 mois montrent une assez grande stabilité des patterns d’activités observés.

Il faut relever que des données allant dans le même sens que celles obtenues par Carlson et al. (2011) ont précédemment été obtenues par Eskes et al. (2010). Dans cette recherche menée  auprès de 42 femmes âgées entre 55 et 90 ans, les auteurs ont montré que le fonctionnement cognitif des personnes âgées dépendait de plusieurs facteurs, et en particulier de la forme physique (fitness), de la santé cérébro-vasculaire et de la participation à des activités cognitives. De façon intéressante, ils ont observé que l’effet bénéfique de la participation à des activités cognitivement stimulantes était davantage relié à la diversité des activités qu’à la durée totale de participation.

Conclusions et perspectives

Dans l’ensemble,  ces résultats suggèrent donc que les personnes âgées devraient pouvoir disposer d’un vaste ensemble d’activités stimulantes et qu’elles devraient privilégier des niveaux modérés de participation à un ensemble plus large d’activités, plutôt que de pratiquer très fréquemment une seule activité (ou un nombre restreint d’activités).

Un des objectifs de l’association VIVA, que nous avons créée dans la ville de Lancy (voir le site www.association-viva.org) est précisément de proposer aux personnes âgées une variété d’activités stimulantes, tout en réfléchissant aux conditions qui vont favoriser l’engagement des personnes dans ces activités et qui vont également contribuer à maintenir la participation à des activités chez les personnes ayant un moins bon fonctionnement cognitif (voir Small et al., 2011).  

Des recherches ultérieures devraient s’atteler à mieux comprendre les mécanismes psychologiques (cognitifs, motivationnels, etc,) et neurobiologiques par lesquels la variété des activités contribue au maintien d’un meilleur fonctionnement cognitif.

Il s’agirait également d’examiner les effets différentiels de différents types d’activités selon leur caractère plus ou moins physique, social, intergénérationnel et d’intégration dans la communauté, ainsi que selon leur dimension d’engagement vers des buts utiles pour la communauté (voir nos chroniques « Un programme d’intervention participatif et communautaire destiné à des personnes présentant une démence légère et à leurs proches » et « Des buts dans la vie et une existence qui a un sens réduisent le risque de vieillissement problématique »). En effet, l’étude de Small et al. (2011), dont nous avons rapporté les résultats en début de chronique, a montré que les dimensions physiques, sociales et cognitives des activités pouvaient avoir une influence spécifique sur différents domaines du fonctionnement cognitif. Ainsi, notamment, les dimensions cognitives et physiques des activités étaient fortement associées au fonctionnement de la mémoire épisodique, alors que les dimensions physiques n’étaient pas reliées au fonctionnement de la mémoire sémantique. Plus généralement, il apparaît que la relation entre le type d’activités et l’évolution des capacités cognitives est dynamique et complexe, dans le sens où toutes les activités ne sont pas associées à des changements dans toutes les habiletés cognitives.

Nous profitons de cette dernière chronique de l’année pour vous souhaiter de très bonnes fêtes de fin d’année, en espérant vous retrouver l’année prochaine, dans notre engagement commun pour une vision moins réductionniste et plus humaniste du vieillissement.  


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Carlson, M.C., Parisi, J.M., Xia, J., Xue, Q.-L., Rebok, G.W., Bandeen-Roche, K., & Fried, L.P. (2011). Lifestyle activities and memory: Variety may be the spice of life. The Women’s Health and Aging Study II. Journal of the International Neuropsychological Society, 18, 1-9.

Eskes, G.A., Longman, S., Brown, A.D., McMorris, C.A., Langdon, K.D., Hogan, D.B., & Poulin, M. (2010). Contribution of physical fitness, cerebrovascular reserve and cognitive stimulation to cognitive function in post-menopausal women. Frontiers in Aging Neuroscience, 2, article 137 (doi:3389/fnagi.2010.00137).

Small. B.J., Dixon, R.A., McArdle, J.J., & Grimm, K.J. (2011). Do changes in lifestyle engagement moderate cognitive decline in normal aging? Evidence from the Victoria Longitudinal Study. Neuropsychology, à paraître.

 

 

 

 

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Martial Van der Linden et Anne-Claude Juillerat Van der Linden mythe-alzheimer - dans Prévention
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