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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.
  • En savoir plus : http://www.unige.ch/fapse/psychoclinique/upnc/

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 20:06

Plusieurs études ont mis en évidence l’effet protecteur des interactions sociales et d’un réseau social riche sur le développement d’un vieillissement cérébral/cognitif problématique (d’une « démence » ; voir Pillai & Verghese, 2009).

 

Cependant, comme l’indiquent Amieva et al. (2010), la richesse d’un réseau social ou des interactions sociales est difficile à capter et il existe d’ailleurs une grande variabilité dans la manière dont le réseau social est évalué. Sont ainsi pris en compte le statut marital, le nombre de liens sociaux, la fréquence des contacts, la satisfaction dans les relations et le soutien social perçu. Cette hétérogénéité dans les mesures rend difficile une comparaison précise des études et ne permet pas d’identifier les caractéristiques du réseau social et des interactions sociales qui contribuent le plus à l’effet protecteur sur l’apparition d’une « démence ». Ainsi, on peut notamment se demander si ce sont les caractéristiques structurelles du réseau social (comme, par exemple, la taille ou la fréquence des contacts) ou plutôt l’évaluation subjective qu’effectue la personne de son soutien social, ou les deux dimensions, qui ont un impact sur le développement de la « démence ».

 

Un autre problème, souligné par Pillai et Verghese (2009), porte sur la nature causale de la relation entre réseau social et « démence ». Il se pourrait en effet qu’un réseau social réduit ou appauvri n’influence pas le développement ou la progression de la « démence », mais qu’il soit en fait une conséquence de problèmes cognitifs ou socio-émotionnels débutants (causalité inverse). Une façon d’aborder cette question est de disposer d’un délai suffisamment important entre l’évaluation du réseau social et l’identification de la « démence ». Or, dans la majorité des études, ce délai est assez court, ne dépassant pas 5 ans. Une exception à ce constat est l’étude de Hakansson et al. (2009), qui a montré que le statut marital durant la cinquantaine avait un impact sur le fonctionnement cognitif évalué en moyenne 21 ans après (voir notre chronique « Le statut marital à la cinquantaine : un autre facteur impliqué dans le vieillissement cérébral/cognitif problématique »).

 

Afin de mieux comprendre l’influence bénéfique des relations sociales sur le « démence », Amieva et al. (2010) ont utilisé les données de l’étude PAQUID, une vaste étude prospective sur le vieillissement cognitif et la « démence » menée en France. L’intérêt de l’étude PAQUID est d’avoir mené un long suivi et d’avoir réalisé une évaluation détaillée des caractéristiques du réseau social des personnes.

L’échantillon examiné était constitué de 2’089 personnes (âgées en moyenne de 73.7 ans) ayant rempli le questionnaire sur le réseau social et n’ayant pas de « démence » lors de cette évaluation initiale. Ces personnes ont fait l’objet d’un suivi régulier dont la durée allait jusqu’à 15 ans. Afin de limiter le problème de la causalité inverse, seules les personnes ayant reçu un diagnostic de « démence » après 5, 8, 10, 13 et 15 ans ont été prises en compte.

 

Le questionnaire relatif au réseau social évaluait : 1. Le statut marital (marié, veuf, isolé, divorcé/séparé) ; 2. La taille du réseau social ou le nombre de personnes constituant le réseau social, y compris les enfants et conjoints (0-3, 4-7, >8) ; 3. La nature du réseau social (autant de membres de la famille que d’amis, plus de membres de la famille que d’amis, plus d’amis que de membres de la famille) ; 4. La satisfaction dans les relations sociales (satisfait, peu/pas satisfait) ; 5. La perception d’être compris/incompris (sentiment d’être compris par tous ou la plupart des gens, sentiment d’être compris par quelques personnes ou par aucune) ; 6. La réciprocité dans les relations (j’ai reçu plus que ce que j’ai donné aux autres ; j’ai donné plus aux autres que je leur ai donné ; j’ai reçu des autres autant que je leur ai donné).

Différents facteurs possiblement confondants ont été contrôlés : le genre, le niveau scolaire, le fonctionnement cognitif global (MMSE), le statut fonctionnel (IADL), la présence de maladies chroniques (y compris diabète et maladies cardiovasculaires) et le niveau d’affects positifs.

 

Dans le suivi (de 5 ans après l’évaluation initiale du réseau social à maximum 15 ans après), 461 personnes ont reçu le diagnostic de « démence » (dont 373 le diagnostic de « maladie d’Alzheimer »). En prenant en compte les 6 variables sociales, les analyses montrent que les seules variables associées au développement de la « démence » sont celles qui reflètent la qualité perçue des relations sociales : en effet, les personnes qui se sentaient satisfaites de leurs relations avaient un risque de « démence » réduit de 23% et celles qui rapportaient avoir reçu plus de soutien social  dans leur vie que d’en avoir donné avaient un risque réduit de « démence » de 55% (53% pour la « maladie d’Alzheimer »).

 

Cette étude montre donc que la perception subjective qu’ont les personnes de la qualité du soutien social qu’elles ont reçu est un facteur protecteur déterminant du développement d’un vieillissement cérébral/cognitif problématique. Un aspect important de cette recherche tient dans le long suivi qu’elle a adopté. Il faut cependant noter que les variables structurelles ont été évaluées de façon peu détaillées ; en particulier, la nature des relations sociales vécues par les personnes n’a pas été explorée. Par ailleurs, il se pourrait aussi que l’influence de certaines variables sociales ne se manifeste que quand elles sont évaluées plus tôt dans la vie (notamment dans la cinquantaine).

 

Ces données s’ajoutent à celles qui montrent que le sentiment perçu d’isolement social (la solitude) est un facteur de risque de fonctionnement cognitif global et de fonctionnement exécutif plus faibles (y compris chez des adultes jeunes), ainsi que de déclin cognitif et de « démence » chez les personnes âgées (voir Cacioppo & Hawkley, 2009).

 

Ainsi, par exemple, Wilson et al. (2007) ont eux aussi montré que le sentiment d’isolement constituait un facteur de risque de « démence » et que cette association subsistait quand l’isolement social objectif était pris en compte.

 

Il faut encore relever que ce sentiment d’isolement social est associé à davantage de symptômes dépressifs, à une sensibilité accrue aux informations sociales négatives, ainsi qu’à plus de colère et d’anxiété. Il a également été montré que les personnes qui se perçoivent comme isolées socialement sont davantage sensibles aux menaces sociales et présentent une tendance à développer des impressions négatives sur les autres et à être moins indulgents vis-à-vis d’autrui (ces biais contribuant à renforcer leur sentiment d’isolement). Notons également que la solitude semble contagieuse et se propage à d’autres dans le réseau social, probablement via les représentations sociales négatives et les interactions sociales négatives qui l’accompagnent, 

 

Les mécanismes impliqués dans l’association entre perception du soutien social et « démence » sont loin d’être compris. Cacioppo et Hawkley identifient plusieurs possibilités, non exclusives : activation accrue de l’axe du stress (HPA) et/ou des réponses inflammatoires ; plasticité comportementale et neuronale moindre ; réduction de l’engagement social ; réduction des ressources cognitives du fait d’une surveillance et d’une protection chroniques concernant les menaces sociales ; augmentation des symptômes dépressifs et/ou réduction de l’activité physique ; réduction du nombre et de la qualité des relations sociales ou encore diminution de la qualité du sommeil…          

 

Des études ultérieures devraient aussi s’atteler à identifier les aspects plus fondamentaux du fonctionnement psychologique des personnes (optimisme, biais de raisonnement, capacités plus ou moins adaptées de régulation, sentiment de continuité personnelle, estime de soi, etc., dans leurs composantes conscientes ou non conscientes) qui sous-tendent cette association, et ce en conjonction avec une exploration plus détaillée de la qualité des relations sociales vécues par les personnes.

 

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© Peter Whitehouse

 

Amieva, H., Stoykova, R., Matharan, F., Helmer, C., Antonucci, T.C., & Dartigues, J.-F. (2010). What aspects of social network are protective for dementia ? Not the quantity but the quality of social interactions is protective up to 15 years later. Psychosomatic Medicine, 72, 905-911.

Cacioppo, J.T., & Hawkley, L.C. (2009).  Perceived social isolation and cognition. Trends on Cognitive Sciences, 13, 447-454.

Pillai, J.A., & Verghese, J. (2009). Social networks and their role in preventing dementia. Indian Journal of Psychiatry, 51, 22-28.

Wilson , R.S., Krueger, K.R., Arnold, S.E., Schneider, J.A., Kelly, J.F., Barnes, L.L. et al. (2007). Loneliness and risk of Alzheimer disease. Archives of General Psychiatry, 64, 234-240.     

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Martial Van der Linden et Anne-Claude Juillerat Van der Linden mythe-alzheimer - dans Interventions psychologiques et sociales
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