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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.
  • En savoir plus : http://www.unige.ch/fapse/psychoclinique/upnc/

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13 août 2010 5 13 /08 /août /2010 20:49

Selon l’approche biomédicale dominante, le vieillissement cérébral/cognitif est décrit en termes d’entités pathologiques (de « maladies neurodégénératives », de « démences ») qualitativement distinctes du vieillissement dit « normal ». Pour l’approche que nous défendons, il existerait plutôt un continuum de manifestations plus ou moins problématiques du vieillissement cérébral/cognitif, la « démence » se situant à l’extrémité de ce continuum et ne différant pas qualitativement, mais seulement quantitativement, du vieillissement dit « normal ».

  

Au plan des déficits cognitifs, différentes études neuropsychologiques comparant des personnes avec et sans diagnostic de « démence » ou de « maladie d’Alzheimer » ont fourni des données qui ont été utilisées, selon les tâches et les mesures, en appui de l’une ou de l’autre position. Cependant, de façon surprenante, aucune étude dans le domaine du vieillissement cérébral/cognitif n’avait, jusqu’à présent, utilisé les procédures d’analyse taxométrique spécifiquement développées pour déterminer si des relations entre des observables reflètent l’existence d’un taxon latent (d’un type, d’une catégorie, d’une espèce, d’une entité pathologique ou maladie ; voir Meehl, 1999 ; Ruscio, Haslam, & Ruscio, 2006).

 

Un travail récent (Walters, 2010) a précisément entrepris ce type d’analyse taxométrique auprès de deux groupes importants de personnes : 10’775 personnes âgées de plus de 65 ans, dont 28% avaient reçu un diagnostic de « démence » et 2’375 personnes âgées de moins de 65 ans dont 22.8% avaient reçu un diagnostic de « démence ». En considérant l’ensemble des participants (>65 ans et <65 ans), 27% avaient une « démence » contre 73% sans « démence » ; 84.4% des personnes avec « démence » avaient reçu le diagnostic de « maladie d’Alzheimer » contre 15.6% le diagnostic d’autres types de « démences » et, parmi les personnes sans « démence », 39.3% avaient reçu le diagnostic de MCI (voir Morris et al., 2006, pour une description plus détaillée de l’échantillon et des évaluations effectuées).

 

Walters (2010) a utilisé un ensemble complet de procédures taxométriques, ainsi qu’une méthodologie par laquelle les relations entre les données ont pu être comparées à des simulations de courbes reflétant une structure en taxon ou plutôt en dimension (en continuum). Quatre indicateurs cognitifs ont été extraits de 10 mesures neuropsychologiques, sur base d’une analyse préalable visant à sélectionner un ensemble d’indicateurs valides et présentant une covariance minimale, ceci afin de réaliser une analyse taxométrique adéquate. Ces 4 indicateurs cognitifs couvraient un ensemble de domaines cognitifs fréquemment affectés dans la « démence » : la Mémoire Logique - rappel différé de l’Echelle de Mémoire de Wechsler (mémoire épisodique), l’empan de chiffres à l’envers (mémoire de travail attention, concentration), le partie B du Trailmaking Test (fonction exécutive) et le Boston Naming Test (langage).

 

Les résultats appuient très clairement une structure latente dimensionnelle (en continuum). En d’autres termes, les différences neuropsychologiques entre les personnes âgées ayant ou non reçu une diagnostic de « démence » sont quantitatives (continuum) plutôt que qualitatives (entités distinctes). Ce constat vaut pour les deux échantillons (>65 ans et <65 ans), ce qui indique que les personnes ayant reçu un diagnostic de « démence » à un âge précoce ne présentent pas une structure latente différente des personnes ayant reçu ce diagnostic à un âge plus avancé.

 

Ces résultats ont évidemment des implications cliniques importantes quant aux méthodes de diagnostic et d’évaluation, lesquelles devraient être adaptées pour prendre en compte le fait qu’il n’existe pas de frontière objective entre les personnes qui ont ou pas une « démence ». La détermination de scores-seuil ou de scores-limite de sévérité peut très clairement s’avérer utile, pour diverses raisons pragmatiques (cliniques ou de recherche), mais ils ne correspondront pas à une limite catégorielle objective entre le normal et le pathologique.

 

Enfin, selon Meehl (2002), la cause d’un construit dimensionnel (en continuum) est normalement à trouver dans un grand nombre de petites influences qui s’accumulent pour constituer ce qu’il appelle un effet additif. Ce constat s’accorde particulièrement bien avec les données de plus en plus nombreuses montrant que de nombreux facteurs (et interactions entre ces facteurs) sont impliqués dans le développement des manifestations problématique du vieillissement cérébral/cognitif (d’une « démence »).

 

Ainsi, ces données s’inscrivent bien dans la démarche que nous appuyons et qui vise à se libérer de l’approche biomédicale dominante, pour réintégrer les différentes manifestations des soi-disant « maladies neurodégénératives spécifiques » dans le cadre plus large du vieillissement cérébral/cognitif, dans ses multiples expressions plus ou moins problématiques, sous l’influence de nombreux facteurs (environnementaux, psychologiques, biologiques, médicaux, sociaux et culturels) intervenant tout au long de la vie.

 

taxon.jpg

 

Meehl, P.E. (1992). Factors and taxa, traits and types, differences of degree, and differences of kind. Journal of Personality, 60, 117-174.

Meehl, P. E. (1999). Clarifications about taxometric method. Applied & Preventive Psychology, 8, 165-174.

Morris, J.C., Weintraub, S., Chui, H.C., Cummings, J., DeCarli, C., Ferris, S., et al. (2006). The Uniform Data Set (UDS): Clinical and cognitive variables and descriptive data for Alzheimer Disease Center. Alzheimer Disease and Associated Disorders, 20, 210-216.

Ruscio, J., Haslam, N., & Ruscio, A.M. (2006). Introduction to the taxometric method: A practical guide. Mahwah, NJ: Erlbaum.

Walters, G.D. (2010). Dementia: Continuum or distinct entity. Psychology and Aging, à paraître.

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Martial Van der Linden et Anne-Claude Juillerat Van der Linden mythe-alzheimer - dans Démythifier le mythe
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commentaires

bernard poch 23/08/2010 09:38



dans la bonne démarche gériatrique et surtout psychogériatrique on essaie d'appliquer en particulier tous les éléments effectivement complexes que vous rappelez.


on ne "pathologise" pas lorsqu'on fait l'effort de considérer le patient comme un sujet avec toutte sa richesse.


b.poch



bernard poch 22/08/2010 11:39



merci de votre réponse.


et pourtant chez certaines personnes l'évolution a bien un caractère putôt pathologique qui nécessite un accompagnement adapté.


dommage de se boquer sur une non distinction norma/pathologique qui n'est pas productive dans la bonne organisation du soin.


d"autant plus dommage que vos réflexions sur l'abord de l'Alzheimer ,où le discours médical dominant est facheux, apporte une aeration indispensable.


bernard poch


 



mythe-alzheimer 22/08/2010 12:31



A nouveau, nous partageons bien sûr l'idée qu'il existe des personnes dont les problèmes sont si importants qu'ils nécessitent un accompagnement adapté. Cependant, nous pensons qu'il n'est pas
nécessaire de "pathologiser" ce comportement pour organiser adéquatement les soins. Nous pensons plutôt qu'il faudrait développer une approche qui évalue l'importance du handicap et de la
vulnérabilité et qui adapte l'accompagnement en conséquence, en prenant notamment en compte les nuances individuelles du handicap et de son impact sur l'autonomie et l'identité: le problème avec
les étiquettes pathologisantes est, outre la stigmatisation, la non prise en compte des nombreux facteurs personnels environnementaux et sociaux qui modulent l'expression et le vécu des
problèmes. Bien entendu, une telle approche est complexe, car elle ne se baserait pas sur des critères définis a priori, mais c'est là, à notre avis, toute la richesse du travail clinique. Cela
nécessite aussi un développement beaucoup plus important des soins de proximité et du soutien aux proches aidants. Nous convenons aussi que cela nécessiterait une modification fondamentale des
nomenclatures et critères utilisés pour accéder aux prestations de sécurité sociale.



bernard poch 19/08/2010 14:10



sans être dans une démarche bio-médicale dominante, il est curieux de ne pas reconnaitre qu'à un moment de l'évolution cérébrale et cognitive, certains patients pour des raisons mutiples, ont une
aggravation plus importante et ils passent d'un processus plutôt normal à une situation clinique qui devient à caractère plutôt pathologique, même si la période frontière n'est pas précise.


b.poch



mythe-alzheimer 22/08/2010 11:03



Nous reconnaissons évidemment le fait qu'à un moment dans l'évolution d'une personne, une conjonction particulière de facteurs peut conduire à des problèmes qui vont considérablement entraver le
fonctionnement et l'autonomie de la personne, et même que cette conjonction de facteurs peut produire une accélération (un emballement) rapide des problèmes: il ne nous paraît cependant pas utile
de traduire ces problèmes et cette accélération éventuelle dans une distinction normal/pathologique car cela aménerait à se situer dans une démarche catégorielle (suggérant la présence de
"maladies" de nature fondamentalement différentes des processus de vieillissement) que nous réfutons.