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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.
  • En savoir plus : http://www.unige.ch/fapse/psychoclinique/upnc/

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 23:22

On considère généralement que le fait de passer en revue sa vie passée et d’élaborer un livre de vie pourrait avoir des effets positifs chez les personnes âgées, et notamment celles présentant un vieillissement problématique (voir l’ouvrage « Le mythe de la maladie d’Alzheimer », pp. 329-334 ; voir également notre chronique « Le livre de vie : Exploiter la technologie vidéo digitale »). Cependant, les rares études ayant abordé cette question chez les personnes ayant reçu un diagnostic de « démence » ne permettent pas d’aboutir à des conclusions claires quant à l’efficacité de ce type d’intervention (Woods et al., 2005).

Morgan et Woods (2010) ont réalisé une étude randomisée contrôlée préliminaire (sur des groupes restreints) visant à évaluer les effets d’une revue de sa vie passée (« life review ») et de l’élaboration d’un livre d’histoire de vie sur l’état d’humeur et la mémoire autobiographique de personnes présentant une « démence légère à modérée » et récemment admises dans une structure d’hébergement à long terme.

La procédure de revue de vie utilisée était proche de celle proposée dans le « Life Review and Experiencing Form » développé par Haight (1992). Cette procédure permet de guider chronologiquement la personne afin qu’elle se focalise (à partir de questions) sur ses différentes périodes de vie (enfance, adolescence, âge adulte). De plus, une section de synthèse a pour but d’amener la personne à effectuer une évaluation globale de sa vie. Cette revue de vie a nécessité au minimum 12 sessions hebdomadaires de 30 à 60 minutes (notons que le processus s’est avéré plus long que prévu). Divers types d’incitations ont été utilisés pour aider les personnes à s’engager dans le processus et certaines d’entre elles ont bénéficié de l’aide de photographies ou d’autres types de matériels. Enfin, les informations fournies lors des différentes sessions ont été utilisées pour composer un livre d’histoire de vie dont le contenu final était sous le contrôle des personnes âgées.

Les participants (17 personnes) ont été attribués aléatoirement au groupe « revue de vie » (8 personnes ; âge moyen : 80.5 ans) et au groupe « traitement habituel » (9 personnes ; âge moyen : 84.4 ans). Il faut relever que 11 personnes potentiellement sélectionnables n’ont pas été impliquées dans l’étude, car elles ont refusé de participer ou parce qu’un proche n’a pas marqué son accord. Les deux groupes ne différaient ni en termes de sévérité de la « démence » tout au long de l’étude (CDR) ni au niveau de caractéristiques sociodémographiques.

Des évaluations pré- et post- intervention ont été menées dans les deux groupes, ainsi qu’un suivi à six semaines. Deux dimensions principales ont été évaluées : la dépression (« Geriatric Depression Scale-Short Form ») et la mémoire autobiographique (« Autobiographic Memory Interview, AMI » ; Kopelman, Wilson & Baddeley, 1990). L’interview autobiographique AMI comporte deux parties : une partie sémantique, dans laquelle la personne doit rappeler des faits généraux concernant son enfance, le début de sa vie adulte et sa vie adulte plus récente, et une partie épisodique, dans laquelle la personne doit récupérer des épisodes spécifiques pour les mêmes périodes de vie. Les deux groupes de personnes ne différaient pas lors de l’évaluation pré-intervention dans le score de dépression et la partie sémantique de l’AMI ; par contre, les personnes du groupe de contrôle rappelaient moins d’épisodes que celles du groupe « revue de vie » dans la partie épisodique. Il faut relever que seule la moitié des évaluations a été menée par une personne non informée de l’attribution des personnes aux deux groupes.

Les résultats quantitatifs de cette étude montrent tout d’abord une diminution globale du score de dépression dans le groupe « revue de vie », avec une réduction particulièrement importante lors du suivi à 6 semaines (baisse de 50%).  Par contre, aucun changement significatif n’est observé dans le groupe de contrôle (avec néanmoins une augmentation non significative du score de dépression lors du suivi). Le fait que l’amélioration de l’état d’humeur s’est poursuivie 6 semaines après la fin de l’intervention suggère que l’effet bénéfique observé n’est pas simplement la conséquence du contact social supplémentaire vécu par les personnes du groupe « revue de vie ».

En ce qui concerne la mémoire autobiographique, le rappel de faits généraux augmente de façon tendancielle dans le groupe « revue de vie » lors de l’évaluation post-intervention, puis se stabilise lors du suivi. On constate par contre une chute globale des performances dans le groupe de contrôle. Une différence significative entre les deux groupes, en faveur du groupe « revue de vie », est ainsi observée lors du suivi. Aucun changement significatif n’est cependant observé dans le rappel d’épisodes autobiographiques.

Même si ces résultats, obtenus sur des groupes de taille limitée, sont relativement modestes et que les évaluations n’ont pas toutes été menées par un évaluateur non informé de l’appartenance des personnes aux deux groupes, ils constituent néanmoins un encouragement à poursuivre et à amplifier l’exploration des effets de la revue de vie et du livre d’histoire de vie chez les personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique (une « démence légère ou modérée »).

Les auteurs présentent par ailleurs, de façon détaillée, deux vignettes cliniques visant à illustrer le processus de revue de vie, les réactions des personnes et les évaluations obtenues. Enfin, à partir de leur expérience, ils proposent un certain nombre de réflexions cliniques pouvant nourrir les interventions futures et qu’il nous paraît important de rapporter. 

Commentaires cliniques des auteurs

Tout d’abord, ils mentionnent la difficulté qu’ils ont eue à recruter des participants. Selon eux, cette difficulté peut être liée au fait que l’admission dans une structure d’hébergement à long terme implique une perte des repères physiques, ce qui peut conduire à rigidifier les repères et les limites psychosociales. Cela peut ainsi amener à un refus de partager ses expériences, de peur de devenir vulnérable. Autrement dit, les personnes préfèrent ne pas développer de relations, afin de se protéger. Il peut y avoir également une certaine anxiété à l’idée d’exposer ses difficultés de mémoire. Certaines personnes peuvent par ailleurs être dans le déni de leurs difficultés mnésiques. Dans ce contexte, il faut considérer s’il est préférable de dénier le passé et les problèmes de mémoire plutôt que d’entamer une revue de vie qui va défier ce mécanisme de défense. Si la personne souhaite s’engager dans ce processus de revue de vie, il est nécessaire de lui permettre d’avoir accès à d’autres mécanismes de défense ou à d'autres stratégies d’adaptation (de coping).

 Le « Life Review and Experiencing Form » semble constituer un cadre utile sur lequel baser une intervention de revue de vie. Les auteurs considèrent cependant qu’il est nécessaire de développer une approche individualisée, adaptée aux capacités cognitives des personnes, à leurs besoins émotionnels, à leurs préférences, ainsi qu’à leurs stratégies adaptatives. Ceci est particulièrement vrai pour les personnes qui souhaitent discuter plus longtemps que prévu d’une période de vie particulière. Ainsi, certaines personnes ruminent sur et se confrontent à des questions de perte ou de décès : ces questions devront être abordées dans les sessions, avant de parler d’autres expériences ou périodes de vie. Cependant, aborder des événements de vie négatifs, avec les affects négatifs qui en découlent, peut aboutir à l’abandon du participant. Ces affects négatifs pourraient aussi devenir intolérables et la personne pourrait être incapable de s’y adapter. Le danger est alors que cette personne se retrouve seule, confrontée à un sentiment envahissant de confusion et de tristesse, sans avoir la capacité cognitive de comprendre pourquoi ce sentiment s’est développé, ce qui l’empêcherait ainsi de trouver une solution.

Certaines personnes peuvent aussi avoir des difficultés à s’adapter à la comparaison entre leur identité (self) antérieure et leur situation actuelle. Il faut encore envisager le fait que récupérer des souvenirs passés puisse être traumatique pour des personnes qui ont vécu une enfance ou des expériences de vie difficiles. Ainsi, selon les auteurs, la revue de vie est, possiblement, seulement appropriée aux personnes qui le demandent ou qui la pratiquent spontanément. De plus, l’intervention doit être taillée sur mesure en fonction de la personne, en l’ayant préparée et en l’ayant informée des implications possibles. Un bon soutien social préalable, ainsi qu’une réflexion sur des stratégies adaptatives à proposer éventuellement à la personne, sont également essentiels.

Les auteurs considèrent que le livre d’histoire de vie s’est avéré utile pour obtenir un sentiment de continuité entre les sessions. Certains participants ont également expliqué qu’ils se sentaient écoutés et semblaient apprécier le fait de voir leur histoire de vie imprimée. Notons qu’une personne a nourri des inquiétudes concernant la quantité d’informations accumulées par le chercheur et se demandait comment celui-ci les avaient obtenues, ne se rappelant plus avoir parlé avec lui. Une autre personne a été troublée par certains détails présents dans le livre et a exprimé de la frustration de ne pas être capable de se souvenir par elle-même de comment les choses étaient réellement. Une plus grande implication des proches aurait pu être utile pour enlever un peu de la pression exercée sur la propre mémoire de cette personne. Sur les 8 personnes, la plupart ont apprécié le livre d’histoire de vie, même si elles ont aussi trouvé que la création de ce livre, et la revue de vie elle-même, étaient difficiles. Les personnes qui doutaient de la qualité de leurs réalisations ont été encouragées à montrer leur livre de vie à des membres de leur famille et elles ont été surprises des réponses positives qu’elles ont reçues. Plus généralement, l’intérêt des membres de la famille pour ce livre a été largement positif, ainsi d’ailleurs que celui des membres du personnel qui ont décrit combien ils étaient surpris de ce dont pouvaient se souvenir les personnes et de tout ce qu’elles avaient fait dans leur vie. 

Enfin, les auteurs mentionnent combien le fait de terminer les sessions de revue de vie peut être difficile, la personne se retrouvant seule, en ayant perdu la relation thérapeutique et en étant confrontée aux deuils, pertes et difficultés cognitives. Certaines personnes peuvent même s’attribuer l’origine de l’interruption des sessions, du fait que la fin chronologique naturelle du processus n’est pas bien perçue. Il s’agit donc d’expliciter clairement la longueur de l’intervention. Il peut également être utile de faciliter le développement de nouvelles relations au sein de la structure d’hébergement, ou d’impliquer plus activement un membre de la famille dans le processus.


livre_de_vie.jpg

Haight, B.K. (1992). The structured life-review process: a community approach to the ageing client. In G.M.M. Jones and B.M.L. Miesen (Eds.), Care-giving in dementia (pp.272-292). London: Routledge.

Morgan, S., & Woods, R.T. (2010). Life review with people with dementia in care homes: A preliminary randomized controlled trial. Non-Pharmacological Therapies in Dementia, à paraître.

Woods, B., Spector, A., Jones, C., Orrell, M., & Davies, S. (2005). Reminiscence therapy for people with dementia (review). The Cochrane DataBase of Systematic Reviews. Chichester: Wiley.

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Martial Van der Linden et Anne-Claude Juillerat Van der Linden mythe-alzheimer - dans Interventions psychologiques et sociales
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