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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.
  • En savoir plus : http://www.unige.ch/fapse/psychoclinique/upnc/

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 20:12

Les problèmes psychoaffectifs et comportementaux sont fréquents chez les personnes qui ont reçu un diagnostic de « démence ». Il apparaît cependant que ces difficultés sont également présentes chez de nombreuses personnes âgées « non-démentes ».

 

Ainsi, dans une étude menée chez des personnes issues d’un échantillon représentatif de la population d’Angleterre et du Pays de Galles et âgées de 65 ans et plus, Savva et al. (2009) ont exploré la prévalence de différents problèmes psychoaffectifs et comportementaux auprès de 587 personnes ayant reçu un diagnostic de « démence » et 1’782 personnes « non démentes ». Ces difficultés ont été identifiées via des entretiens avec les personnes âgées elles-mêmes (et des observations durant ces entretiens) et avec leurs proches aidants. Elles concernaient les domaines suivants : apathie, problèmes de sommeil, irritabilité, sentiment de persécution, dépression, distorsions de la réalité (mauvaises identifications, sentiment d’avoir son esprit ou son corps contrôlé), hallucinations, déambulation, élation (exultation), agitation, anxiété et confabulations.

 

Les résultats montrent que les symptômes psychoaffectifs et comportementaux sont globalement plus fréquents chez les personnes avec « démence »  (apathie : 50.3% ; problèmes de sommeil : 40.2% ; irritabilité : 28.8% ; persécution : 25.4% ; dépression : 20.5%; distorsions de la réalité : 20.3% ; hallucinations : 15.1% ; déambulation : 12.8% ; élation : 9.5% ; agitation : 9% ; anxiété : 8.9% ; confabulations : 5.8%). Cependant, ils sont également présents chez les personnes « non démentes », avec pour certains d’entre eux une prévalence relativement importante (apathie : 12.1% ; problèmes de sommeil : 43.8% ; irritabilité : 12.8% ; persécution : 8.1% ; dépression : 8.6%; distorsions de la réalité : 3% ; hallucinations : 3.7% ; déambulation : 0.3% ; élation : 3.2% ; agitation : 3.6% ; anxiété : 6.3% ; confabulations : 0.3%).

 

Dans une étude plus récente menée par la même équipe et reprenant les données recueillies auprès des 1’782 personnes âgées « non-démentes », van der Linde et al. (2010) ont notamment montré que la prévalence de bon nombre de ces symptômes augmentait chez les personnes qui avaient le plus de difficultés cognitives et de problèmes fonctionnels dans les activités (de base) de la vie quotidienne, et quand des difficultés de mémoire étaient subjectivement rapportées par les personnes âgées elles-mêmes ou par leurs proches. La dépression était plus fréquente chez les femmes et chez les personnes de moins de 75 ans, alors que l’apathie était plus fréquemment rapportée chez les hommes. Par ailleurs, la dépression, l’anxiété et l’apathie étaient plus fréquentes chez les personnes ayant une histoire de maladie vasculaire. Il faut relever que peu de personnes âgées vivaient en institution et que ni la gravité des symptômes, ni leur caractère problématique n’ont été déterminés.

 

Les résultats de ces deux études suggèrent deux commentaires généraux :

 

* Tout comme cela a été montré pour les troubles cognitifs (voir notre chronique « Le vieillissement cérébral/cognitif problématique ou la "démence" : une entité qualitativement distincte ou un continuum ? »), il est très vraisemblable que les problèmes psychoaffectifs et comportementaux chez les personnes âgées se situent sur un continuum de manifestations plus ou moins problématiques, les symptômes observés chez les personnes ayant reçu le diagnostic de « démence » se trouvant à l’extrémité de ce continuum et ne différant pas qualitativement, mais seulement quantitativement, du vieillissement dit « normal » ; des études devraient être menées sur ce type de symptômes chez les personnes âgées en adoptant des procédures d’analyse taxométriques spécifiquement développées pour déterminer si des relations entre des observables reflètent l’existence d’un taxon latent ou d’un type, d’une catégorie, d’une espèce, d’une entité pathologique ou d’une maladie, comme Walters (2010) l’a fait pour les troubles cognitifs.

 

* Les recherches visant à comprendre la nature de ces symptômes psychoaffectifs et comportementaux devraient être menées dans une perspective multifactorielle, et non dans une approche réductrice conduisant à « neurobiologiser » ces manifestations ; en effet, de plus en plus de données montrent que ces différents symptômes sont déterminés par des facteurs multiples, en interaction et relatifs à différents niveaux d’analyse (sociaux, psychologiques, biologiques, médicaux) ; ainsi, par exemple, au plan strictement psychologique, il apparaît que l’apathie (dans ses acceptions de perte d’intérêt et de perte d’initiative) est associée à de nombreux mécanismes psychologiques en lien avec l’estime de soi, la capacité de se projeter dans le futur, l’état d’humeur, la gestion de l’effort, la capacité de passer de façon flexible d’une attention centrée sur l’environnement externe à une attention centrée sur soi (ses buts, intentions), etc. ; de même, les idées délirantes (de persécution) sont aussi associées à différents facteurs psychologiques tels que anxiété, biais de raisonnement, problèmes perceptifs, difficultés exécutives et mnésiques, personnalité antérieure, etc. ; nous menons actuellement des études sur les facettes de l’apathie et les idées délirantes chez les personnes âgées dans une perspective multifactorielle et en continuum, et les résultats de ces recherches feront l’objet de chroniques futures.

 

Parmi les nombreux facteurs pouvant être associés aux symptômes psychoaffectifs et comportementaux chez les personnes âgées, il en est un, de nature socioéconomique, qu’il importe de ne pas négliger : il s’agit des inégalités de revenus. En effet, diverses études ont montré que, de façon générale, les problèmes psychoaffectifs, les troubles du contrôle des impulsions et l’abus de drogues chez les adultes sont très nettement plus fréquents dans les pays riches où les inégalités de revenus sont les plus importantes (voir Pickett & Wilkinson, 2010). Cette relation est vraisemblablement sous-tendue par l’impact de l’inégalité de revenus sur la qualité des relations sociales ainsi que sur le statut social et l’image de soi. Il existe quelques recherches ayant montré que les inégalités sociales contribuent au vieillissement cérébral/cognitif problématique (voir notre rubrique « Optimiser le vieillissement cérébral/cognitif… c’est aussi s’engager pour réduire les inégalités sociales »). Des travaux devraient également être menés afin d’examiner la contribution des inégalités sociales, et plus spécifiquement de l’inégalité de revenus, aux problèmes psychoaffectifs et comportementaux des personnes âgées.

 

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Pickett, K.E., & Wilkinson, R.G. (2010). Inequality: an underacknowledged source of mental illness and distress. The British Journal of Psychiatry, 197, 426-428.

Savva, G.M., Zaccai, J., Matthews, F.E., Davidson, J.E., McKeith, I., Brayne, C. et al. (2009). Prevalence, correlates and course of behavioural and psychological symptoms of dementia in the population. The British Journal of Psychiatry, 194, 212-219.

van der Linde, R., Blossom, C.M.S., Matthews, F.E., Brayne, C., Savva, G.M., and the Medical Research Council Cognitive Function and Ageing Study (2010). Behavioural and psychological symptoms in the older population without dementia – relationship with socio-demographics, health and cognition. BMC Geriatrics, 10:87 doi:10.1186/1471-2318-10-87.

Walters, G.D. (2010). Dementia: Continuum or distinct entity. Psychology and Aging, 25(3), 534-544.

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commentaires

Carole Bénézit 08/12/2010 21:09



Il me semble que la neuropsychologie clinique prend tout à fait en compte cette approche multifactorielle des SPCD. Un bilan neurospychologique s'attache à comprendre le (dys)fonctionnement
cognitif de la personne dans sa globalité cad à travers son histoire, sa personnalité (ancienne), son entourage, sa profession (et donc son niveau d'éducation et pôles d'expertises), ses
loisirs...C'est pourquoi, il ne contente pas d'un testing stérile mais d'un entretien avec la famille et le patient permettant de déterminer les changements psycho comportementaux et leur
anamnèse ainsi que leur retentissement sur la vie quotidienne du patient et de ses proches...


Par contre, à mon sens, le niveau neurobiologique est tout aussi pertinent même s'il s'agit d'une science jeune et insuffisament explicative où beaucoup de découvertes restent à faire. La
neurobiologie constitue une approche compréhensive des troubles à un niveau d'observation microcellulaire contrairement à une approche psycho social ou psychologique où c'est l'individu et les
comportements produits qui sont observés/évalués et dont on tire des inférences.


Ces approches ne me semblent donc en aucun cas opposables mais se focalisent à des niveaux d'analyses différents qui sont tous nécessaires à une meilleure compréhension des troubles et ainsi à
une proposition thérapeutique pluridisciplinaire complète comprenant ces différents niveaux.


CB, neuropsychologue



mythe-alzheimer 09/12/2010 08:06



Nous ne pouvons que partager l'idée d'une approche multifatorielle de l'examen neuropsychologique et nous réjouir de sa mise en pratique que vous décrivez ; il nous semble néanmoins qu'une telle
approche est loin d'être dominante, en particulier dans les consultations mémoire, où le réductionnisme pathologisant tend à augmenter. Il n'est par ailleurs nullement dans notre esprit de
négliger les facteurs neurobiologiques, mais il ne nous semble pas que ce soit à un niveau "microcellulaire" que les informations les plus pertinentes seront obtenues pour comprendre le
fonctionnement psychologique d'une personne âgée, mais plutôt en abordant les relations au sein de réseaux cérébraux de haut niveau et en prenant en compte les facteurs de compensation cérébrale.