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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.
  • En savoir plus : http://www.unige.ch/fapse/psychoclinique/upnc/

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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 13:20

 

Résumé

 Plusieurs études récentes ont suggéré que le passage à la retraite constituait un des facteurs pouvant affecter négativement les capacités cognitives des personnes âgées. Cela a conduit certains à suggérer que l’allongement de l’âge de la retraite pourrait non seulement répondre aux problèmes économiques que l’accroissement de l’espérance de vie fait peser sur les systèmes de sécurité sociale, mais qu’il pourrait en outre être bénéfique au fonctionnement cognitif des personnes âgées.

Il apparaît que cette dernière proposition se fonde sur des données empiriques controversées et escamote la complexité des facteurs impliqués dans la relation entre retraite et fonctionnement cognitif. En effet, les conséquences du passage à la retraite sur le fonctionnement cognitif paraissent dépendre de nombreux facteurs psychologiques et liés à l’environnement de vie. De plus, les conditions de travail vont également déterminer l’état dans lequel les personnes se trouveront en fin de carrière. Dans ce contexte, l’allongement de l’âge de la retraite va d’abord concerner les plus pauvres, les plus usés par un métier pénible et asservissant (ceux aussi, d’ailleurs, qui sont les plus susceptibles de présenter un vieillissement cérébral/cognitif problématique).

Enfin, la retraite ne comporte pas que des dimensions économiques et politiques. Le droit à la retraite, c’est aussi le droit de ne pas vivre la vie entière sous la contrainte du salariat et le droit à une existence pleine et accomplie, avec notamment la possibilité de s'engager pour un monde différent, tourné autour du « vivre ensemble ».

De multiples facteurs (biologiques, psychologiques, sociaux, environnementaux et culturels) semblent être impliqués dans la survenue d’un vieillissement cérébral et cognitif problématique. Plusieurs études récentes ont suggéré que le passage à la retraite constituait un des facteurs pouvant affecter négativement le fonctionnement cognitif des personnes âgées.

Ainsi, ayant analysé les données recueillies aux Etats-Unis auprès de 14’710 personnes âgées de 51 à 75 ans et suivies longitudinalement (à 6 moments entre 1998 et 2008 : 54’377 observations), Bonsang, Adam et Perelman (2012) ont montré que le fait d’être à la retraite depuis 1 ans ou plus conduisait à une réduction significative d’un mot dans le rappel d’une liste de 10 mots (en fait, le score mnésique était calculé en sommant le nombre de mots en rappel libre et en rappel différé, ce qui permettait d’obtenir un score allant de 0 à 20). Un effet négatif du passage à la retraite (d’amplitude équivalente) a aussi été observé sur le score à une tâche impliquant la mémoire de travail. Outre le fait que l’impact négatif de la retraite sur le fonctionnement cognitif ne semble pas instantané, mais apparaît après un délai d’un an, les résultats montrent également que l’essentiel de la baisse de performance mnésique se produit au début de la période de retraite, puis tend à se stabiliser ensuite. Enfin, après avoir exploré l’évolution des performances mnésiques en fonction de l’âge minimal permettant de bénéficier de la sécurité sociale (62 ans) et montré une chute significative du score mnésique entre 62 et 63 ans, les auteurs ont considéré comme peu probable une causalité inverse, à savoir un passage à la retraite consécutif à une réduction des capacités cognitives.

Par ailleurs,  dans une étude ayant porté sur des personnes âgées de plus de 50 ans et issues de différents pays européens, Mazzonna et Peracchi (2012) ont confirmé (après avoir examiné la possibilité d’une causalité inverse via la prise en compte de l’âge donnant droit à la retraite normale et à la retraite anticipée), l’existence d’un accroissement du déclin cognitif après la retraite, ce déclin accru étant d’autant plus important que la période de retraite s’allonge.

Sur base de leurs résultats, Bonsang et al. (2012) concluent leur article en indiquant que «… des réformes ayant pour but de promouvoir la participation au marché du travail à un âge avancé peuvent non seulement assurer la pérennité des systèmes de sécurité sociale, mais peuvent aussi avoir un impact positif sur la santé ».

Selon nous, la conclusion (de plus en plus fréquemment énoncée) selon laquelle l’allongement de l’âge de la retraite aurait un effet bénéfique sur la santé, et plus spécifiquement sur le fonctionnement cognitif des personnes, se fonde sur des données scientifiques partielles et s’inscrit dans une vision réductrice des liens entre retraite et fonctionnement cognitif.

La complexité des liens entre retraite et fonctionnement cognitif

D’autres études apportent un éclairage différent sur les relations entre retraite et fonctionnement cognitif. Ainsi, par exemple, dans une recherche exploitant le même type de données que Bonsang et al., mais se focalisant sur la durée de la retraite et prenant en compte les offres de retraite anticipée,  Coe, Von Gaudecker, Lindeboom et Maurer (2012) ne constatent pas de lien clair entre la durée de la retraite et le fonctionnement cognitif durant la vieillesse chez des employés, mais observent par contre un effet bénéfique de la retraite sur le fonctionnement cognitif des ouvriers. Dans ce contexte, les auteurs suggèrent qu’il pourrait être plus facile pour les ouvriers de s’engager dans des activités cognitivement stimulantes (et bénéfiques pour le fonctionnement cognitif) en dehors de leur milieu de travail, alors que le changement dans la stimulation cognitive suite à la retraite des employés serait moindre.

Plus généralement, il apparaît important d’explorer les relations entre le type de travail professionnel, les activités durant la retraite et le fonctionnement cognitif. Coe et al. indiquent en outre que les données divergentes observées entre les études sont vraisemblablement la conséquence de différences dans plusieurs caractéristiques des modèles testés (p. ex., la prise en compte ou non des possibilités de pré-retraite ; l’analyse d’un effet discontinu du passage à la retraite versus d’une relation dose-réponse basée sur la durée de la retraite ; l’influence testée ou non de certaines caractéristiques des échantillons examinés). Ils en appellent ainsi à des travaux futurs prenant en compte ces différentes caractéristiques.

En outre, on peut s’interroger sur la signification fonctionnelle réelle (l’impact dans la vie quotidienne) des effets négatifs de la retraite sur la performance cognitive, se traduisant, par exemple dans l’étude de Bonsang et al., par une réduction d’un mot dans une tâche de rappel.

De plus, les diminutions observées dans la performance cognitive suite au passage à la retraite peuvent être déterminées par des facteurs multiples (un point reconnu d’ailleurs par Bonsang et al.). Certains de ces facteurs pourraient être en lien avec la représentation sociale qu’ont les personnes du passage à la retraite, comme, par exemple, une diminution du sentiment d’auto-efficacité ou encore l’activation (favorisée par la mise à la retraite) de stéréotypes négatifs en lien avec le vieillissement (voir notre chronique « Le vieillissement en tant que construction sociale : L’influence des stéréotypes »). En effet, comme l’indiquent Roland-Lévy et Lassarre (2008), la notion de retraite est actuellement presque infailliblement associée par tous à la vieillesse. Ils considèrent en outre, en faisant référence aux écrits de Guillemard, Légaré et Ansart (1995), que la retraite est « une construction sociale, qui ne met pas la retraite en valeur, puisqu’elle n’est considérée qu’en opposition à la vie active. C’est en étant actif que l’on est inséré et inclus dans la société, alors que la retraite est, par contraste, perçue négativement comme un état passif ». Une telle représentation est à même d’affecter l’image que les retraités ont d’eux-mêmes et de conduire ainsi à une baisse de l’estime de soi et du sentiment d’auto-efficacité ou encore à l’activation de stéréotypes négatifs sur le vieillissement, autant de changements psychologiques pouvant influencer négativement la performance cognitive.

Dans un travail récent, Baer et al. (2013) ont montré que les différences interindividuelles dans le fonctionnement cognitif de personnes récemment retraitées dépendaient de plusieurs facteurs, y compris une disposition motivationnelle stable à rechercher et à s’engager dans des activités cognitives exigeantes (disposition appelée « need of cognition » ou « besoin de cognition » ; Cacioppo & Petty, 1982). Les auteurs ont suivi longitudinalement (via 4 évaluations annuelles) 333 personnes récemment retraitées (d’un âge moyen de 59.06 ans). Leur fonctionnement cognitif (évalué lors des années 3 et 4) était mesuré par un score global basé sur les performances à des tests évaluant la mémoire épisodique, la mémoire de travail, les capacités visuo-spatiales, les fonctions exécutives, les capacités d’abstraction verbale, l’attention soutenue, le langage et l’orientation dans le temps et l’espace. Les personnes étaient également soumises à des questionnaires examinant la dépression (évaluée lors des années 2, 3 et 4), le besoin de cognition (évalué lors des années 2 et 4), ainsi que la participation à des activités de loisirs stimulantes (évaluée lors des années 2, 3 et 4 ; les activités évaluées portaient sur la lecture, les jeux de société, les voyages, la formation continue, l’utilisation d’Internet ou autres médias, ainsi que les activités créatives, de culture générale et musicales : le nombre total d’activités différentes pratiquées a été pris en compte dans les analyses).

Après avoir contrôlé l’influence de l’âge, du niveau scolaire, du nombre d’années depuis la retraite et de la profession antérieure, les résultats ont montré que le besoin de cognition (évalué lors de l’année 2) était positivement associé au changement dans le statut cognitif deux après (lors de l’année 4). Par ailleurs, la symptomatologie dépressive et le nombre d’activités de loisirs (évalués lors de l’année 2) étaient associés, respectivement de façon négative et positive, au statut cognitif un an plus tard (lors de l’année 3, mais pas lors de l’année 4).

Sur base des relations (directes et indirectes) observées entre les variables, Baer et al. suggèrent que le besoin de cognition et la participation à des activités de loisir stimulantes agiraient de façon différente sur le fonctionnement cognitif des retraités. Ainsi, un niveau élevé de besoin de cognition pourrait conduire les personnes à poursuivre un grand nombre d’activités cognitivement exigeantes durant leur retraite (ce qui est reflété par la variété des activités de loisirs rapportées et correspond au lien existant entre besoin de cognition et nombre d’activités de loisir). Cependant, indépendamment du choix des activités de loisir, un besoin élevé de cognition pourrait, en plus, pousser la personne  à rechercher des niveaux plus importants de complexité dans chacune des activités choisies (ce qui correspond au lien direct entre besoin de cognition et fonctionnement cognitif).

Par ailleurs, ces deux facteurs influenceraient le fonctionnement cognitif à différents moments. Etant donné que les années qui suivent immédiatement la retraite constituent une période de transition, durant laquelle les personnes retraitées cherchent à établir de nouvelles routines, il se pourrait que le lien entre le niveau d’activités évalué lors de l’année 2 et le fonctionnement cognitif évalué lors de l’année 3  soit le résultat du défi cognitif que représente le fait de réaliser une variété de nouvelles activités. Une fois les routines établies, ce serait la variété des activités qui subsisterait (et pas la nouveauté) pour influencer le fonctionnement cognitif. En outre, le fait que le lien entre le nombre d’activités de loisirs évalué lors de l’année 3 et le fonctionnement cognitif évalué lors de l’année 4 n’est pas significatif suggère que la variété des activités n’est pas suffisamment exigeante pour affecter le fonctionnement cognitif. Dès lors, à cette étape, ce serait l’engagement dans un niveau plus élevé de complexité qui deviendrait plus important (ce qui correspond au lien entre le besoin de cognition évalué lors de l’année 2 et le fonctionnement cognitif évalué lors de l’année 4). Il s’agit clairement d’une interprétation spéculative, mais qui pourrait être testée en évaluant à la fois la nouveauté et la variété des activités de loisirs, ainsi que le niveau d’engagement (défi, effort, durée) dans ces activités.

En dépit de ses limites (et notamment le fait de ne pas avoir évalué les différents facteurs chaque année), cette étude appuie l’importance d’une approche multifactorielle des effets de la retraite sur le fonctionnement cognitif et, de façon plus spécifique, met en avant le rôle d’une disposition motivationnelle.

Un autre facteur pouvant être associé aux liens entre retraite et fonctionnement cognitif est le stress que peuvent occasionner les changements et réajustements induits par la retraite (voir l’interprétation en termes de stress des effets de la retraite sur la santé physique ; Behncke, 2012). Il faut cependant relever que les effets stressants de la retraite dépendront eux aussi de facteurs multiples en lien avec la personnalité et les capacités de coping des personnes, les circonstances du passage à la retraite, le contexte de vie, l’ajustement au sein du couple, etc.

Ainsi, il apparaît que la retraite ne peut pas être considérée, de façon abrupte, comme ayant des effets négatifs ou positifs sur le fonctionnement cognitif et que les conséquences du passage à la retraite sur la personne doivent être envisagées en prenant en compte de nombreux facteurs (individuels et contextuels) et leurs interactions.    

L’importance de l’environnement de vie

Un autre facteur possiblement impliqué dans les effets de la retraite sur le fonctionnement cognitif concerne l’environnement de vie des retraités. En effet, l’engagement des personnes âgées dans des activités bénéfique au fonctionnement cognitif suppose de vivre dans un environnement qui offre les ressources physiques et sociales (p. ex., installations récréatives et sportives, structures associatives, salles de spectacles, bibliothèques, etc.) susceptibles de promouvoir la réalisation de ces activités.

Dans ce cadre, Clarke et al. (2012) ont exploré, via une enquête menée auprès d’un échantillon représentatif de 949 personnes âgées de plus de 50 ans et vivant à Chicago, les liens entre l’environnement de vie (le voisinage / le quartier), la structure socio-économique de cet environnement et le fonctionnement cognitif (évalué au moyen du « Telephone Interview for Cognitive Status »).

Chaque adresse des personnes interrogées a été codée géographiquement selon 200 secteurs de recensement. Trois indices ont été retenus pour caractériser la structure socio-économique de l’environnement de vie: la structure d’âge (proportion de personnes âgées de 65 ans et plus) ; le désavantage socio-économique (en termes de revenu, du nombre de chômeurs, d’assistés sociaux et de familles ayant une femme seule à leur tête) ; la richesse (sur base du nombre d’adultes ayant suivi des études supérieures et ayant une activité professionnelle de direction, ainsi que de la valeur médiane du prix des maisons).

Par ailleurs, une évaluation des ressources disponibles dans l’environnement de vie a été réalisée, en termes de structures récréatives et sportives publiques (telles que des gymnases, piscines, centres sportifs), ainsi que d’institutions (telles que des écoles, églises, bibliothèques, centres communautaires) offrant des opportunités d’interactions sociales et de stimulation intellectuelle. Un indice de problèmes environnementaux pouvant décourager les résidents d’avoir accès aux ressources a aussi été établi. Enfin, une mesure de densité des parcs publics a été calculée.

Deux possibles médiateurs individuels des ressources environnementales ont également été pris en compte : d’une part, l’intégration sociale (fréquence des rencontres avec des amis, voisins et proches) et l’engagement dans des activités civiques et, d’autre part, les habitudes d’activité physique durant une semaine typique sur les 12 derniers mois.

Enfin, différents facteurs pouvant être impliqués dans la relation entre le fonctionnement cognitif et les caractéristiques de l’environnement de vie ont été contrôlés : les facteurs sociodémographiques (âge, genre, statut marital, appartenance ethnique, statut professionnel et socioéconomique), les facteurs de santé et de style de vie (nombre de maladies chroniques, tabagisme, indice de masse corporelle, symptômes dépressifs, conditions de vie et statut d’immigrant).

Les résultats montrent clairement que le fait de vivre dans un environnement de vie riche a un effet positif sur le fonctionnement cognitif, et ce après contrôle des différents facteurs de risque individuels. Cette association opère en partie via une plus grande densité de ressources institutionnelles, comme, p. ex., des centres communautaires. Cette relation entre ressources institutionnelles et fonctionnement cognitif est partiellement expliquée par l’activité physique, mais il faut relever que, contrairement aux attentes, une plus grande densité de centres récréatifs et de parcs n’est pas associée au fonctionnement cognitif.  

Par ailleurs, cet effet bénéfique des ressources institutionnelles ne vaut que pour les personnes blanches : en effet, une plus grande densité de ressources institutionnelles est négativement associée au fonctionnement cognitif chez les personnes afro-américaines et hispaniques. Ces données suggèrent que des ressources institutionnelles pourraient ne pas être bénéfiques dans les groupes minoritaires si le langage ou les barrières culturelles empêchent le plein accès aux possibilités offertes par ces institutions.

Alors que l’intégration sociale est fortement et positivement associée au fonctionnement cognitif, elle ne rend pas compte de l’effet des ressources institutionnelles. Enfin, une résidence stable (> 5 ans) dans un environnement de personnes âgées est associée à un fonctionnement cognitif plus élevé (possiblement du fait de possibilités plus grandes d’interactions sociales). Cependant, l’exposition à long terme (> 10 ans) à un tel environnement de vie est négativement reliée à la cognition.

L’existence de ces relations devrait bien entendu être examinée dans d’autres centres urbains. Néanmoins, ces données indiquent en quoi il importe de prendre en compte l’aménagement urbain pour l’optimisation du fonctionnement cognitif des personnes âgées qui vieillissent dans ce type d’environnement.

Quand le travail accélère le vieillissement cérébral

Quand on s’interroge sur les effets de la retraite sur le fonctionnement cognitif ainsi que sur l’allongement de l’âge de la retraite, on doit impérativement, en parallèle, se pencher sur les conséquences du travail sur la santé cognitive et cérébrale des travailleurs.

En effet, comme l’a montré notamment l’étude VISAT (vieillissement, santé, travail ; www.visat.fr) qui a suivi, en France, une cohorte de 3’000 salariés actifs et retraités, l’organisation du travail (p. ex., le travail posté et la désynchronisation des rythmes biologiques qu’il induit ; un travail qui ne permet pas de réfléchir sur son activité, sur soi-même et sur son propre rapport au monde) et le contenu du travail (p. ex., la pauvreté des activités ; un travail qui exige un effort cognitif stérile, qui ne débouche sur aucune valeur ajoutée pour le travailleur) affectent durablement le fonctionnement cérébral et cognitif (voir Marquié, 2010). Selon Marquié, le préjudice cognitif peut aussi être mis en évidence « sur le long terme, à l’échelle d’une vie de travail, lorsque l’individu constate que beaucoup d’efforts ont été consentis pour un retour sur investissement modeste ou négatif en terme de développement personnel ».

Outre les conséquences cognitives, l’étude VISAT a également montré en quoi  certaines conditions de travail peuvent affecter le sommeil (y compris durant la retraite), la santé mentale, la consommation de produits psychoactifs ou encore les facteurs de risque vasculaires (pression sanguine artérielle, profil lipidique, syndrome métabolique, indice de masse corporelle): il s’agit là d’effets pouvant clairement interagir avec le fonctionnement cognitif. Cette étude a aussi montré que les personnes qui ne se sentait pas capables d’occuper un emploi jusqu’à la retraite avaient un risque presque deux fois et demi supérieur aux autres d’être en arrêt maladie ou au chômage 5 ans plus tard, et un risque de 30% supérieur aux autres d’être à la retraite en ou en pré-retraite à la même période.

Pour reprendre à nouveau les termes de Marquié (2010) : «On ne peut pas vouloir augmenter le taux d’activité des seniors sans poser la question des conditions de travail qu’ils rencontrent actuellement et celles qu’ils ont rencontrées dans le passé. En effet, ce sont elles qui déterminent l’état dans lequel ils se trouvent en fin de carrière. » Dans ce contexte, il importe de rappeler les données d’une autre étude française (Cambois, Laborde & Robine, 2008), qui montrent que, à 35 ans, les cadres ont une espérance de vie de 6 années de plus que les ouvriers. En outre, les ouvriers passent à la fois moins de temps sans incapacité que les cadres et vivent plus longtemps qu’eux avec des incapacités et des handicaps.

Conclusion

De nombreuses études ont montré que la participation à des activités stimulantes et le fait d’avoir des buts dans la vie représentent des facteurs susceptibles de réduire le risque de vieillissement cérébral/cognitif problématique. Il paraît donc essentiel de promouvoir et faciliter l’engagement actif des personnes âgées dans la vie de la société (voir, p. ex., nos chroniques « Des buts dans la vie et une existence qui a un sens réduisent le risque de vieillissement problématique » ; « Maintenir des activités cognitives stimulantes chez les personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique ou une démence »).

Dans ce contexte, certains ont suggéré que l’allongement de l’âge de la retraite pourrait non seulement répondre aux problèmes économiques que l’accroissement de l’espérance de vie fait peser sur les systèmes de sécurité sociale, mais qu’il pourrait en outre être bénéfique au fonctionnement cognitif des personnes âgées. Nous avons vu en quoi cette dernière proposition se fonde sur des données empiriques controversées et escamote la complexité des facteurs impliqués dans la relations entre retraite et fonctionnement cognitif.

Par ailleurs, l’allongement de l’âge de la retraite va d’abord concerner les plus pauvres, les plus usés par un métier pénible et asservissant (ceux aussi d’ailleurs qui sont les plus susceptibles de présenter un vieillissement cérébral/cognitif problématique). Cela préoccupera moins celles ou ceux qui occupent des postes intéressants et qui, en outre, ont souvent aussi un bon statut socio-économique.

Plus généralement, la retraite ne comporte pas que des dimensions économiques et politiques. Le droit à la retraite, c’est aussi le droit de ne pas vivre la vie entière sous la contrainte du salariat et le droit à une existence pleine et accomplie, avec notamment la possibilité de s'engager pour un monde différent, tourné autour du « vivre ensemble » (voir nos chroniques « Quand la résistance et l’engagement viennent des plus âgés ! » ; « L’engagement à tout âge ou la révolution des grand-mères »).


Illustrations--2--2798.JPG Aînée participant à un atelier intergénérationnel de rap organisé par VIVA © 

 

Baer, L.H., Tabri, N., Blair, M., Bye, D., Li, K.Z.H., & Pushkar, D. (2013). Longitudinal associations of need for cognition, cognitive activity, and depressive symptomatology with cognitive function of recent retirees. Journals of Gerontology Series B : Psychological Sciences and Social Sciences, sous presse.

Behncke, S. (2012). Does retirement trigger ill health ? Health Economics, 21, 282-300.

Bonsang, E., Adam, S., & Perleman, S. (2012). Does retirement affect cognitive functioning ? Journal of Health Economics, 31, 490-501.

Cacioppo, J.T., & Petty, R.E. (1982). The need for cognition. Journal of Personality and Social Psychology, 42, 116-131.

Cambois, E., Laborde, C., & Robine, J.-M. (2008). La « double peine » des ouvriers : plus d’années d’incapacité au sein d’une vie plus courte. Population & Sociétés, 441, 1-4.

Clarke, Ph.J., Ailshire, J.A., House. J.S., Morenoff, J.D., King, K., Melendez, R., & Langa, K.M. (2012). Cognitive function in the community setting: the neighbourhood as a source of ‘cognitive reserve’. Journal of Epidemiology & Community Health, 66, 730-736.

Coe, N.B., Von Gaudecker, H.-N., Lindenboom, M., & Maurer, J. (2012). The effect of retirement on cognitive functioning. Health Economics, 21, 913-927.

Guillemard, A.M., Légaré, J., & Ansart, P. (1995). Entre travail, retraite et vieillesse : le grand écart. Paris : L’Harmattan.

Mazzonna, F., & Peracchi, F. (2012). Ageing, cognitive abilities and retirement. European Economic Review, 56, 691-710.

Roland-Levy, Ch, & et Lassarre, D. (2008). Psychologie, économie et politique. Les Cahiers de Psychologie Politique [En ligne], numéro 13, Juillet 2008. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=79

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